De la bienveillance à la maltraitance : repérer et prévenir

Maltraitance : aidante qui crie sur une personne âgée

Etre l’aidant d’une personne âgée ou handicapée dépendante est fatigant tant sur le plan physique que sur le plan émotionnel et psychique. Or cet épuisement peut insidieusement faire glisser vers la maltraitance. Comment prévenir cette dérive ? Comment s’apercevoir qu’un comportement n’est plus bienveillant ? Les réponses du Dr Philippe Guillaumot, médecin psychiatre et président de l’Association ALMA 64 qui lutte contre la maltraitance.

Etre l’aidant d’une personne âgée ou handicapée dépendante est fatigant tant sur le plan physique que sur le plan émotionnel et psychique. Or cet épuisement peut insidieusement  faire glisser vers la maltraitance. Comment prévenir cette dérive ? Comment s’apercevoir qu’un comportement n’est plus bienveillant ? Les réponses du Dr Philippe Guillaumot, médecin psychiatre et président de l’Association ALMA 64 qui lutte contre la maltraitance.

Qu’entend-on par « matraitance » ?

La maltraitance ne consiste pas seulement en une violence physique, psychologique (dévalorisation, insulte, menaces, etc), elle peut être aussi économique (priver la personne de ses ressources, lui retirer son chéquier ou sa carte bancaire), ou civique (l’empêcher de voter, ou d’avoir des interactions sociales, décider sans concertation avec les professionnels qu’elle est incapable ou irresponsable, la faire entrer en Ehpad sans expliquer que c’est définitif, etc) …. Mais dans de nombreux cas, la situation est plus complexe, on parle alors de « maltraitance par inadvertance ». «On pourrait la définir comme une maltraitance sans véritable intention malveillante consciente. », explique Philippe Guillaumot. « Il s’agit plutôt d’un déficit d’attention à l’autre. On pense bien faire mais, en réalité, on applique des procédures, on agit selon des schémas et des représentations que l’on utilise sans réfléchir à la singularité de la personne aidée, sans prendre en compte ou tenter de prendre en compte sa façon de réagir, sans en tenter une lecture partagée. Or cette posture est difficile, et nécessite une volonté, un engagement que  l’épuisement ou le désespoir rendent parfois impossible. »

Une évolution sans bruit

Le glissement vers ce type de comportement s’opère dans les familles, lieu où se déroulent la majorité des maltraitances , et il s’opère[1] en silence. « S’occuper de personnes dépendantes, vulnérables nous rend nous-mêmes vulnérables, nous confronte à des phénomènes complexes qui nous mettent à mal car on ne les comprend pas. Ils nous bouleversent et nous laissent sans repères. C’est le cas par exemple dans la maladie d’Alzheimer des questions sans cesses répétées, des cris, des comportements apparemment violents ou de l’impression de ne plus connaître son proche qui lui-même ne nous reconnaît plus toujours. Ces phénomènes contraignent à construire la relation pas à pas, à s’ajuster. Mais cela mobilise énormément d’énergie et une sorte de pari vers une solution. », note Philippe Guillaumot.

Une telle situation peut conduire à l’épuisement. Surtout lorsque l’aidant, ne parvient pas à sentir ou à admettre ses propres limites. Car souvent, nous ne les connaissons pas avant de rencontrer une telle situation. 

« Nous pouvons nous laisser solliciter au-delà de nos capacités, parce que nous nous sentons en dette ou pour des raisons de regard social, de devoir, de morale, ou parce que nous n’avons pas encore appris à poser nos limites et que, à défaut Ld’avoir été déjà vécu de telles relations, nous les connaissons pas. Nous avons l’occasion, ici, d’appendre .  » souligne le psychiatre.

« Certains ont même parfois besoin de leur statut d’aidant qui leur donne une place qu’ils peinaient à trouver. Dans ce cas qui donne, jusqu’où ? Qui reçoit ? Qui est dépendant de qui ? » A défaut d’être au clair avec ces questions, le malaise s’installe avec des écarts et des conflits d’intérêts  et peut induire ou réveiller des tensions et des haines mal contrôlées à l’origine de maltraitance. Un engrenage qui peut toucher chacun d’entre nous.

Repérer et intervenir

Il existe un numéro national le 3977, [2]qui permet de chercher de l’aide si l’on se sent glisser vers moins de patience, plus d’énervement, ou de signaler une situation de maltraitance par l’un des autres aidants qui interviennent auprès de notre proche.

Mais si la maltraitance physique est relativement simple à détecter puisqu’elle laisse des traces) , la maltraitance psychologique ou par négligence est plus difficile à mettre en valeur. Elle est empreinte de subjectivité et la qualification judiciaire est rare. « Une personne de la famille, un professionnel, un ami peut observer une tristesse chez la personne âgée, un repli sur soi , une majoration brutale des pertes de compétences etc…. Mais surtout il est important de faire confiance à son propre ressenti : lorsque l’on est témoin  de comportements  que l’on ressent profondément comme violents, qui nous mettent mal à l’aise, devant lesquels on se sent impuissant, alors il est important d’en parler, de s’exprimer. Sans forcément accuser directement l’aidant mais en lui disant par exemple « écoute, il me semble que là ce que tu demandes à maman ou à ce monsieur n’est pas approprié. Et ça me met mal à l’aise ou ça me fait souffrir ». », conseille Philippe Guillaumot. « C’est cet engagement du témoin, professionnel ou membre de la famille et sa prise de responsabilité, qui disent sa limite, et,  ainsi, tentent de contenir, tout en ouvrant le dialogue, en acceptant le risque de s’exposer et d’être renvoyé dans les « cordes ». Il n’y aura pas d’avancée sans prendre le risque du dialogue. »

L’enjeu est de faire prende conscience à l’aidant en difficulté que son attitude n’est pas ou plus appropriée. Souvent, il s’est progressivement isolé et la fatigue, le stress, l’angoisse l’ont , en quelque sorte,  emprisonné dans son rôle. Il lui est donc difficile de prendre le recul nécessaire, de faire le pas de côté qui lui permettront de réféchir à la façon dont la relation a évolué.

Aider les familles

Lorsque la situation de maltraitance est repérée,  c’est l’ensemble des personnes gravitant autour de la personne qui est concerné et qui peut se mobiliser autour de la dyade aidant/aidé pour la soutenir.. « L’aidant principal ne doit pas porter seul tout le poids de la relation de dépendance. Il me semble important de travailler dans une perspective systémique, c’est-à-dire d’interroger les interactions au sein de la famille : conjoint, enfants, frère et sœurs, car que cela soit dit ou non , ils sont tous en résonance et souvent en souffrance. Quelles ressources possède  ce groupe pour traverser la crise ? Comment a-t-il géré et dépassé les conflits passés ? Quelles sont les valeurs partagées ? » Pour autant, insiste le psychiatre, « il ne s’agit pas d’une thérapie mais plutôt d’une Guidance familiale car l’idée est bien de trouver et mettre en place des solutions utiles, autant pour le patient que pour ses proches et les professionnels. »

Aujourd’hui ce concept est encore peu développé. Il est possible de se renseigner auprès des  CLIC Centre local de coordination gérontologique) qui peuvent, pour certains, comme à Pau, proposer de tels accompagnements. Une assocation locale de la Fédération 3977 contre  la maltraitance peut également vous donner les coordonnées de professionnels de votre secteur susceptibles de vous proposer une écoute.


[1] 71% des maltraitance dont sont victimes les personnes âgées et 83% de celles dont sont victimes les handicapés ont lieu dans les familles (source Confédération 3977)


[2] www.3977contrelamaltraitance.org

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