Portrait d'aidants - Béatrice et Edwige

Portrait d'aidants : vieilles dames souriantes

Edwige n’est pas malade mais, à 95 ans, elle s’appuie sur la santé, le dynamisme et le sens pratique de Béatrice pour pallier ses petites défaillances et rester chez elle, aussi longtemps que possible…

Edwige n’est pas malade mais, à 95 ans, elle s’appuie sur la santé, le dynamisme et le sens pratique de Béatrice pour pallier ses petites défaillances et rester chez elle, aussi longtemps que possible…

Béatrice est l’employée de maison d’Edwige depuis plus de 20 ans. Elle l’a donc connue très active et en pleine forme, d’abord encore en couple dans sa grande maison puis seule, après le décès de son mari, dans un appartement du centre ville.

En 20 ans, l’une et l’autre ont appris à se connaître et à s’apprécier. Elles ont tenu ensemble quand l’époux d’Edwige allait mal et, aujourd’hui, elles s’accommodent l’une et l’autre de tout ce qui n’est plus comme avant.

Par exemple, aujourd’hui, Béatrice ressent tous les matins une petite appréhension quand Edwige ne vient pas lui ouvrir rapidement la porte, ce qui arrive de plus en plus souvent puisque Edwige n’entend plus très bien et qu’elle égare régulièrement son appareil auditif. Je suis passée d’une relation employée employeur à une relation d’aide dans laquelle je me sens responsable au quotidien du maintien à domicile d’Edwige puisque je sais que c’est son souhait

 

Béatrice passe toutes ses matinées chez Edwige, en dehors du samedi et du dimanche. Autrefois très indépendante et directive, Edwige demande de plus en plus à être aidée mais, pas pour tout, et l’équilibre, l’aide juste, n’est pas facile à trouver. Elle ne va plus hésiter à charger Béatrice de passer un appel téléphonique ou prendre rendez-vous pour elle mais si Béatrice fait mine de l’aider à enfiler son manteau, Edwige va lui répondre qu’elle sait encore le faire ! En revanche, elle ne demande même plus à essayer de comprendre quelque chose en technique et laisse Béatrice ouvrir son ordinateur ou, les jours de grande fatigue, retrouver ses chaînes préférées à la télé ou à la radio.

C’est vrai, j’ai pris l’habitude de l’aider de plus en plus au quotidien, de la surveiller aussi mais je dois éviter de faire des choses qu’elle peut encore faire par elle-même. Béatrice reconnaît qu’il n’est pas facile de trouver la bonne distance. Je suis beaucoup plus patiente avec Edwige que je ne le suis avec ma propre mère et je me suis, avec le temps et sans faire attention, rendue presque indispensable. Je ne le ferai plus si c’était à refaire. 

Béatrice date l’amorce d’un petit glissement d’Edwige à un déplacement d’une semaine dont elle a mis plusieurs jours à récupérer. Par ailleurs, depuis deux trois ans, les hivers sont plus durs à passer et Edwige connaît des périodes de déprime. Dans ces périodes où elle l’a sentie plus vulnérable, elle a commencé à hésiter à ne pas venir les jours fériés, puis à hésiter à prendre des vacances. Elle a pris l’habitude de repasser quelques minutes sur mon chemin vers d’autres employeurs, quand elle passe à proximité, pour voir si tout va bien. Elle a commencé aussi à répondre à des appels d’Edwige, le soir ou le week-end, au cas où il y ait une urgence.

Avec le recul, Béatrice s’est rendue compte qu’une meilleure approche aurait été d’alerter plus tôt la famille pour que des aides soient progressivement mises en place. Et surtout, pour qu’Edwige s’habitue à voir d’autres personnes. Mais c’est peut-être plus simple à dire qu’à faire. A l’heure actuelle, c’est moi qui passe le plus de temps avec Edwige. La famille passe sur de courtes périodes ou reçoit Edwige le week-end. En discutant avec eux, Béatrice a réalisé qu’Edwige donnait le change le dimanche pour faire bonne figure auprès de ses proches. Elle souhaite à tout prix rester à domicile. Sa famille semble vouloir respecter sa volonté. Mais je me retrouve dans une situation délicate car il compte beaucoup sur moi  pour rendre possible ce maintien à domicile. Béatrice a néanmoins pris sur elle de leur faire part de certaines responsabilités qu’elle ne souhaite plus prendre comme, par exemple, celle de la prise de médicaments.

Edwige se trompait dans son traitement, même si Béatrice prenait le soin de remplir un semainier. Je pense qu’elle m’en a un peu voulu d’avoir cafté auprès de ses enfants. Béatrice sait néanmoins qu’elle a eu raison. Edwige commençait à avoir des effets secondaires de ce traitement pris un peu n’importe comment, avec notamment de fortes envies de dormir.

Avec patience, Béatrice a réussi à faire passer des messages à ses enfants. Comme elle a toujours été une femme forte, je pense qu’ils n’envisageaient pas qu’elle puisse un jour devenir moins autonome. Cette perte d’autonomie se traduit par de petits incidents que Béatrice remonte aux enfants sans pour autant les dramatiser. C’est toujours moi qu’elle appelle quand elle a perdu ses clés, son appareil auditif ou qu’elle s’est elle-même perdue.  Un peu comme une enfant qui cache à ses parents ses bêtises, Edwige cache à ses enfants ses petites défaillances et préfère s’en remettre à Béatrice qui trouvera toujours une solution et, surtout, qui est plus disponible que ses propres enfants. Les enfants, en semaine, passent souvent en coup de vent et, finalement, cela la stresse plus qu’autre chose. Mais c’est difficile de leur en parler et Béatrice ne veut pas aller au-delà de son rôle. Il y a quelques temps, les enfants se sont aperçus qu’Edwige se perdait aussi dans la gestion de son argent liquide et de son chéquier.  Béatrice a été sollicitée mais, sur ce sujet là aussi, elle souhaite trouver la bonne distance. Je fais à présent de nombreuses courses pour Edwige et je lui présente toujours des tickets justificatifs. Mais je souhaite en rester là parce que c’est une nécessité au quotidien. Je ne veux pas entrer davantage dans ses comptes

Petit à petit, grâce à Béatrice, la famille  a réalisé qu’elle devait mettre en place, tout doucement, d’autres personnes ressources. Une infirmière passe à présent matin et soir pour la prise de médicaments, trois repas hebdomadaires sont portés par le centre communal d’action sociale de la ville, une auxiliaire de vie vient à présent une fois par semaine pour sortir avec Edwige. Un service de voiturage est aussi à sa disposition par le CCAS pour des rendez-vous ou autres trajets ainsi qu’un service occasionnel de courses pour un prix modique. Edwige est un peu chiffonnée par toutes ces nouvelles initiatives mais c’est la bonne décision. Je peux demain tomber malade ou devoir quitter la ville pour des raisons professionnelles et Edwige se sera habituée à d’autres personnes

En attendant, Edwige a dit à ses enfants que Béatrice était contrariée d’être remplacée petit à petit. Ce qui n’est pas vrai puisqu’elle est même à l’origine de cette mise en place progressive d’aides extérieures et cela la fait sourire. C’est Edwige qui est contrariée et c’est normal. Elle ne peut plus tout contrôler et même si c’est pour son bien, elle n’aime pas être dépendante du passage des uns et des autres.  Et elle réalise probablement que les conditions de son maintien à domicile ne peuvent pas reposer que sur les épaules de Béatrice. Évidemment, Béatrice reste celle qui la connaît le mieux et qui progressivement se met à au son rythme. Avant, elle me donnait des consignes et disparaissait. Maintenant, elle me suit dans toutes mes tâches. On parle, on s’amuse ensemble. Je lui laisse le temps de s’exprimer même si certains jours, ses paroles sont vraiment confuses. Et puis j’essaie de lui faire travailler sa mémoire, de ne pas tout retrouver à sa place. Je lui pose des questions, lui demande ce qu’elle faisait avant d’avoir perdu telle chose ou le nom déjà de la dernière fille d’untel

Et si tout se passe bien aujourd’hui entre Béatrice, Edwige et la famille, c’est bien parce que chacun, avec le temps, a eu le temps d’instaurer une relation de confiance qui permet de dire les choses et de prendre les bonnes décisions, sans jugement.

En résumé

Béatrice s’est rendue compte que le maintien à domicile d’Edwige dépendait entièrement d’elle. Convaincu que le souhait d’Edwige est de rester à domicile, elle a réussi à décider la famille à mettre des aides complémentaires en place en prévision de plus grands besoins d’Edwige mais aussi pour ne plus porter seule la responsabilité de son maintien à domicile. 

Le Conseil de Béatrice

Béatrice conseille aux familles de passer moins souvent s’il le faut mais, quand elles passent, de prendre plus de temps pour respecter le rythme de vie de leur proche et avoir une chance de se rendre compte de certaines choses. Une personne âgée peut mobiliser des forces pour donner le change sur son état de santé mais sur de petites périodes.

Et vous

Que pensez-vous de l’initiative de Béatrice auprès de la famille d’Edwige ? Auriez-vous fait la même chose si vous aviez été dans sa situation ?

Pensez-vous important, comme Béatrice, de multiplier les personnes ressources autour d’une personne âgée qui souhaite rester à domicile, quitte à brouiller un peu ses repères au début ?